Psyché, Journal de modes, poupée de papier à découper, jeu de robes et accessoires, c. 1860.
Lithographie, H. 20 cm. Collection particulière.

Séminaire organisé par Marine Kisiel (InVisu/INHA)

4 Mars – 24 Juin 2021

Colorier, décorer, découper, accumuler, piqueter, accrocher, colporter… Nombreux sont les gestes attachés à la manipulation physique des images. Dessinant un faisceau de procédés, d’usages et de valeurs, ils font l’objet de ce séminaire. Dédié à l’exploration des opérations matérielles que suscitent les pratiques quotidiennes ou exceptionnelles, populaires ou savantes des images, de leur fabrication à leur manipulation, leur association, leur altération, etc., ainsi qu’à l’analyse de ce que de telles pratiques indiquent du rôle des images comme de la valeur qui leur fut conférée, ce cycle de six séances prend pour thème l’appropriation – le développement d’une relation intime aux images, par le geste. Centré autour d’un long XIXe siècle, le séminaire ne s’y limitera néanmoins pas, et s’ouvrira à des champs variés, des pratiques amateur à la création textile, en passant par le monde des ephemera.

Séminaire de 6 séances en ligne, les jeudis de 11 h à 13 h

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Informations pratiques
  • séminaire en ligne les jeudis de 11h à 13h

4 mars : Colorier, décorer

Colorier, embellir et s’approprier : un geste d’amateur.
Hadrien Viraben, Le Mans Université

Qualifier d’amateur le geste du coloriage, c’est partir du principe qu’à la différence de dessiner ou peindre, colorier ne nécessite aucun apprentissage et permet de contourner toutes les difficultés de la mise en œuvre de l’image. Il est vrai que le développement des pratiques amateurs dans la seconde moitié du XIXe siècle semble encourager la mise au point de techniques simplifiées, et notamment de techniques hybrides comme la photo-peinture. Partant, le geste banal du coloriage, à travers les considérations critiques et les encouragements guidés dont il fait l’objet, mais aussi à travers son application réelle, mène à plusieurs questions essentielles sur l’art amateur du XIXe siècle : peut-on peindre sans savoir dessiner ? Est-il vraiment si simple de colorier ?

#1

  • Imagerie de Pont-à-Mousson Louis Vagné, Le dessin et le coloris en deux albums à l’usage des jeunes amateurs : dessins à terminer et à colorier, n°1, 1890.

 

  • Maison A. Lacroix, Nuancier de 24 couleurs vitrifiables, c. 1880, Limoges, musée Adrien-Dubouché.

Gestes d’amateurs : la décoration de céramiques à la fin du XIXe siècle. Stephen Knott, Kingston University

S’appuyant sur l’analyse d’archives documentant les travaux du chimiste parisien Alphonse Lacroix et le phénomène de la décoration de céramiques à la fin du XIXe siècle, cette présentation se penche sur les modalités de la transmission du geste d’amateur à travers un ensemble complexe de guides, de conseils et de technologies. Elle abordera l’intérêt porté à la décoration sur céramique en tant qu’activité de loisir, et le resituera dans un contexte historique et une histoire des pratiques artistiques plus larges.

Amateur Gestures: Decorating Ceramics at the End of the Nineteenth Century

Based on archival research on the Paris-based chemist Alphonse Lacroix and the phenomenon of decorating ceramics in the late nineteenth century, this talk investigates how the amateur mark or gesture was mediated through a complex array of guides, advice, and technologies. The paper will cover the interest in ceramic decoration as a leisure activity and relate this to broader historical contexts and currents in art practice.

25 mars : Découper, coller

Joineriana, ou le collage avant le modernisme : copier, coller, et les procédés du collage.
Freya Gowrley, University of Derby

S’appuyant sur l’analyse de 1775 du concept de « joineriana » utilisé par Anna Laetitia Barbauld – une métaphore de la partie et du tout qu’elle utilisa pour penser la manière de composer l’anthologie de ses productions littéraire incomplètes –, cette communication s’intéressera à la production de collages aux XVIIIe et XIXe siècles. S’écartant de la définition traditionnelle du collage comme un ouvrage de papiers collés, centrée uniquement sur l’action de coller ensemble des feuilles et des fragments de papier, elle suggérera une nouvelle approche de cette forme de productions, axée sur l’analyse des processus et privilégiant, ce faisant, la considération des matériaux du collage comme autant d’objets individuels adjoints les uns aux autres au moyen d’actions combinatoires individuelles.

Joineriana, or Collage before Modernism: Cut, Paste and the Processes of Collage

This paper uses Anna Letitia Barbauld’s 1775 discussion of the concept of the « joineriana » – a metaphor of part and whole that she used to think about anthologising her incomplete literary productions – to think about the production of collage in the eighteenth and nineteenth centuries. Instead of following a traditional definition of collage as papier collé, centred solely around the gluing of sheets, pieces, and fragments of paper together, this paper suggests a new, process-focused approach to this form of production. In so doing, it privileges a consideration of collage’s constituent materials as individual objects joined together through individual combinatory acts, in lieu of a limited definitional model of collage based on what it is made from.

#2

  • Album de scrapbooking, fin du XVIIIe siècle, coll. part.

 

  • Album AF17-13, 33 x 48 cm, 80 pages illustrées, datation des images : fin XIXe siècle. Paris, coll. part.

Les albums factices d’images de particuliers au XIXe siècle en France. Nathalie Sebayashi, EHESS

Les albums factices (ou scrapbooks) représentent une forme d’usage des images et du livre qui existe au moins depuis la Renaissance. Ces albums, souvent anonymes et rarement datés, permettent cependant de renseigner par leur matérialité des séries de gestes d’appropriation comme le détourage, découpage, coloriage, la mise en page, le collage, etc. Après une contextualisation historique de ces objets, suivra une courte analyse scientifique d’un album, dont nous pourrons discuter les conclusions.

15 avril : Compiler, accumuler

Collecter des éphémères : l’exemple de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Séverine Montigny, Bibliothèque historique de la Ville de Paris

La BHVP a constitué, principalement dans la première moitié du XXe siècle, une remarquable collection d’éphémères, sources pour l’histoire du quotidien à Paris. Les méthodes de collecte, de classement, de catalogage et de conditionnement adoptées au fil du temps traduisent des évolutions dans le rapport entretenu par les bibliothécaires et les lecteurs avec les documents, leur préciosité, leur authenticité ou encore leur intérêt historique.

#3

  • Recueil de souvenirs de l’Exposition universelle de 1878 recueillis par Alfred Liesville, Bibliothèque historique de la Ville de Paris, en cours de classement.
  • Carte postale de Neurdein frères expédiée en 1902, Avranches, bibliothèque municipale.

Collections et sélections : quels gestes pour la production industrielle et l’appropriation singulière des cartes postales entre 1889 et 1918 ?
Marie-Ève Bouillon, Archives Nationales

La constitution et l’enrichissement par les éditeurs-photographes d’une collection, ensemble de matrices nécessaires à la production de tirages et d’objets photographiques exploitables sur la durée, traduit une ère industrielle de la production photographique dès les années 1860. Elle s’accompagne d’une stratégie d’entreprise basée sur la rentabilité des images portée par le développement du tourisme en France. Or, au tournant du siècle, ces entreprises réorganisent ces ensembles, retranchant à leur catalogue, mais intégrant aussi de nouvelles thématiques. Ces opérations correspondent à une évolution des pratiques culturelles liées à l’image sur support carte postale, elle-même collectée et collectionnée. Elles favorisent une appropriation des sujets par le public qui peut individualiser son rapport à l’image.

20 mai : Accrocher, associer

Gestes d’images des écrivains – premières hypothèses.
Anne Reverseau, UC Louvain

Cette communication s’attachera à poser et développer les premières hypothèses du groupe de recherche HANDLING (ERC/UCLouvain) sur la manipulation des images par les écrivains. Quelles sont les particularités des pratiques iconographiques concrètes des écrivains ? En quoi les gestes qu’ils ont pu faire dans l’histoire littéraire et font aujourd’hui avec les images diffèrent-ils d’autres types de gestes d’images ? Les exemples seront pris dans les littératures françaises entre 1910 et 2020.

#4

  • Ramon Gomez de la Serna dans son bureau, Pittsburgh, University of Pittsburgh, Ramón Gómez de la Serna Papers.
  • Dans un local du garage central de l’AP-HP, 12 mars 2002, Anne Monjaret.

La pin-up, pour et sous le regard des hommes.
Anne Monjaret, EHESS

Les pin-up sont ces femmes de papier, littéralement épinglées au mur, qui appartiennent à une tradition masculine et plus encore ouvrière qui dépasse le seul usage décoratif imagé dans les espaces de travail. Nous réfléchirons ici à partir des résultats d’une enquête notamment ethnographique d’une part, à la posture paradoxale d’une femme ethnologue s’intéressant à des images qualifiées de sexistes et d’autre part, aux origines de cette pratique et à la manière dont son observation permet de comprendre la construction et l’expression des relations entre les sexes autant que leur changement dans le temps.

3 juin : Piqueter, broder, habiller

SÉANCE ANNULÉE

 

L’objet comme archive du geste : images, textes, textiles et savoirs incarnés. Ariane Fennetaux, Université de Paris

 

On s’intéressera à une série de robes de chambre en indienne réalisées sur la côte de Coromandel vers 1700 pour le marché européen. Au nombre de quatre, elles ont la particularité de tirer leur inspiration d’un motif japonais traditionnel appelé shôchikubai. À partir d’une lecture rapprochée de ces pièces aujourd’hui dispersées dans plusieurs collections textiles de par le monde, il s’agira de comprendre l’histoire du motif et de sa circulation depuis le Japon jusqu’à l’Inde en passant par l’Europe.
Par-delà l’étude du motif lui-même, on entend faire des objets des archives du geste des artisans les ayant réalisés. C’est à partir de la lecture des traces matérielles portées par les objets que l’on peut comprendre non seulement les chaînes opératoires de la production de ces objets mais aussi les processus d’appropriation qu’ils révèlent. Dès lors, se trouve battue en brèche la vision souvent européo-centrée qui préside parfois à la compréhension des biens textiles importés par les compagnies des Indes orientales. En donnant la parole aux gestes des artisans, ce sont aussi les savoirs incarnés et leurs enjeux politiques qui sont mis en avant.

#5

  • Robe de chambre, c. 1700, coton teint et peint en Inde. Fries Museum, Leeuwarden inv. T. 2016-038.
  • Anna Magdelena Braun, Trachtenbuch, 1773, watercolour and silk on paper, Germanishes Nationalmuseum.

Fabrique, sens et matérialité de l’estampe habillée en Europe, 1750-1820. Serena Dyer, De Montfort University

Désignées alternativement comme « estampes ornées », « estampes modifiées » et « estampes décorées », les estampes habillées furent produites en découpant et en ôtant des portions d’estampes, avant qu’y soient attachés, au revers, des morceaux de textile. Collés ensemble, le tissu et l’estampe s’y disputent la primauté de l’un sur l’autre, et font fusionner le travail de composition de l’artiste ou du graveur avec la texture et la couleur amenés par « l’habilleur ». Cette présentation explorera comment une telle transformation symbiotique du papier et du textile, de l’estampe et du vêtement relève d’une pratique artisanale mêlant à la familiarité du procédé le langage visuel de l’estampe et les règles et coutumes de la mode.

The Making, Meaning and Materiality of the Dressed Print in Europe, 1750-1820

Variably referred to as « adorned prints », « modified prints » and « decorated prints », dressed prints were the product of cutting out and removing portions of purchased engravings, before attaching pieces of fabric to the reverse. Pasted together, fabric and print jostle for primacy within each dressed image, and merge the compositional work of the artist, engraver or etcher with the texture and colour injected by the dresser. This paper explores how this symbiotic transfiguration of paper and textile, print and garment functioned as a craft practice which bridged familiarity with the visual language of print and the sartorial rules and customs of dress.

24 juin : Conter, colporter

 

Contes à découper : morceaux choisis.
Annie Renonciat, Université de Paris

Dans un contexte général d’accroissement, de diversification et de spécification des objets culturels destinés à l’enfance, les planches d’images à découper conquièrent un public large au XIXe siècle. Leur production est contemporaine du développement d’une littérature spécifique pour la jeunesse, dans laquelle l’acculturation s’opère par la médiation du jeu et de l’image. Elle répond aux besoins des familles dans un contexte de recentrement sur l’intimité, qui se soucie de protéger les enfants des influences extérieures et conduit à l’encadrement de leurs loisirs. Elle relève aussi de l’apprentissage de la maîtrise du geste et du corps. En m’appuyant sur l’exemple des contes de Perrault, valeur sûre de la littérature de jeunesse sur laquelle les imagiers s’appuient pour le lancement de leurs nouveaux produits, je montrerai les incidences attendues et imprévues de ces nouveautés, tant du côté des appropriations enfantines d’une œuvre canonique, que des transmutations du texte de Perrault.

#6

  • Reizende Prentenkoopman, in J.A. Goeverneur, Proza en poëzie. A.W. Sijthoff, Leiden, ca. 1880, p 105.

Des interactions entre colporteurs, pratiques commerciales et imprimés. Jeroen Salman, Utrecht University

Cette intervention se concentre sur la relation entre les marchands itinérants d’estampes et les imprimés qu’ils distribuèrent, en Angleterre et dans les Pays-Bas, entre 1750 et 1900. On y explorera comment la régulation (autorisation, interdiction, censure), les circonstances socio-politiques, les espaces de commerce publics (rues, places, ponts, écluses), les outils matériels (coffres, paniers, bâtons, chapeaux, paquets et instruments), les contextes géographiques (climat, paysage, distances, routes) et les techniques de vente (chant, cri, performance, porte-à-porte, prospectus, négociation) ont eu un impact sur les biens distribués. On défendra l’idée qu’un lien étroit existe entre le contexte du commerce itinérant, la matérialité et les fonctions de documents typiquement liés au colportage, tels que les pamphlets, ballades, almanachs, gazettes, complaintes criminelles et imagerie populaire.

The Interplay between Pedlars, Trade Practices and their Printed Goods

This talk focuses on the close relation between itinerant print sellers (pedlars/colporteurs) and the printed material they distributed in England and the Netherlands (1750-1900). It explores how regulation (licensing, banning, censoring), socio-political circumstances (political turmoil), public trading spaces (streets, squares, bridges, locks), material devices (chests, baskets, sticks, hats, bundles, instruments), geographical contexts (climate, landscape, distances, trade routes) and sale techniques (singing, shouting, performing, door-to-door visits, flyers, negotiations) resonated in the goods they distributed. I will argue that there is close connection between the context of itinerant trade and the materiality and function of typical pedlar genres, such as pamphlets, ballads, almanacs, newspapers, dying speeches and penny prints.